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Manipulateurs en amour : êtes vous sous emprise ?

il y a 6 heures
20 min de lecture


Main masculine contrôlant une marionnette féminine avec des fils, symbole de manipulation, d’emprise amoureuse et de contrôle coercitif.

On imagine souvent qu’un manipulateur se reconnaît tout de suite. Quelqu’un de jaloux, autoritaire, possessif, qui te dit clairement quoi faire et avec qui tu as le droit de parler. Ce serait tellement plus simple. En réalité, l’emprise commence rarement comme ça. Elle s’installe doucement. Une remarque par ci, une critique par là, toujours enveloppée dans de bonnes intentions. « Je te dis ça pour ton bien. » « Je m’inquiète pour toi. » « Cette personne ne me plaît pas, je la sens mal. » Rien de très inquiétant au départ. Et pourtant, à force, tu commences à douter des autres, puis de toi même. C’est là que ça devient dangereux : quand quelqu’un ne se contente plus de partager son avis, mais commence peu à peu à changer ta façon de voir les choses.

Ce mécanisme porte un nom : le contrôle coercitif. Derrière ce terme un peu froid se cache quelque chose de très concret. Contrôler tes fréquentations, ton téléphone, ton argent, tes sorties, ta tenue, tes horaires, parfois même ta sexualité. Te faire rendre des comptes. T’éloigner doucement des gens qui comptent pour toi. Te faire comprendre qu’il vaut mieux éviter certaines choses si tu veux avoir la paix. Pris séparément, chacun de ces comportements peut presque sembler banal. C’est justement le piège. Le contrôle coercitif ne se résume pas à une grosse scène ou à une interdiction clairement prononcée. C’est l’accumulation qui compte. Petit à petit, ton espace se réduit, tes choix aussi, et tu finis parfois par demander la permission là où, auparavant, tu ne te serais même pas posé la question.

Il ne t’interdit rien. Il fait mieux que ça.

Les manipulateurs en amour ne commencent pas forcément par interdire ou imposer. Ils avancent souvent beaucoup plus subtilement.Un manipulateur n’a pas forcément besoin de te dire : « Tu ne verras plus cette personne. » Ce serait beaucoup trop évident. Il suffit parfois de rendre chaque sortie, chaque appel ou chaque repas de famille tellement pénible que tu finis par y renoncer toi même. Une réflexion avant de partir. Une mauvaise humeur au retour. Une scène parce que tu es rentré trop tard. Une heure de questions sur ce que tu as dit, ce qu’on t’a répondu et pourquoi tu n’as pas envoyé de message. Puis vient cette phrase presque parfaite : « Mais je ne t’ai jamais interdit d’y aller. » Non, effectivement. Tu pouvais y aller. Il fallait simplement être prêt à en payer le prix ensuite. Et à force, tu choisis la tranquillité. C’est exactement comme ça que certaines libertés disparaissent sans qu’on ait jamais eu besoin de te les retirer officiellement.

« C’est pour ton bien » : la phrase parfaite pour contrôler sans en avoir l’air

Le manipulateur aime rarement se présenter comme quelqu’un qui contrôle. Il préfère se présenter comme quelqu’un qui voit ce que toi tu ne vois pas. Il sait mieux que toi qui est sincère, qui te jalouse, qui profite de toi, qui est mauvais pour toi. Et forcément, tout est dit « pour ton bien ». C’est pratique, parce qu’à partir de là, si tu n’es pas d’accord, tu passes presque pour quelqu’un qui refuse d’ouvrir les yeux.

Le plus efficace, c’est qu’il ne part pas toujours de rien. Il prend un détail réel, une maladresse, une dispute, une remarque déplacée, puis il construit autour. Une fois, puis deux, puis dix. Et à force d’entendre la même version, tu finis parfois par ne plus savoir ce que tu pensais au départ. Tu regardes ta mère, ton frère, ton amie ou ton enfant avec un regard qui n’est plus vraiment le tien. Tu te demandes s’ils ne sont pas effectivement jaloux, intéressés, toxiques, envahissants. Et pendant ce temps, celui ou celle qui te souffle tout ça prend de plus en plus de place.

C’est là que l’emprise devient vraiment insidieuse. Parce qu’on ne te dit pas forcément quoi penser. On te répète simplement assez longtemps la même chose pour que tu finisses par y arriver tout seul.

Ta famille devient le problème. La sienne, beaucoup moins.

C’est souvent là que les choses commencent vraiment à se déplacer. Ta famille devient compliquée, envahissante, jalouse, toxique, intéressée. Il y a toujours quelque chose à redire. Une phrase mal tournée, un repas qui s’est mal passé, un désaccord, une vieille histoire qu’on ressort encore. Et plus on insiste dessus, plus tu finis par te demander si tout ça n’est pas vrai.

Pendant ce temps, bizarrement, les siens passent beaucoup mieux. Sa famille est soudée. Ses amis sont fidèles. Ses proches sont bienveillants. Eux comprennent votre couple, eux respectent votre relation, eux ne te mettent pas des idées dans la tête. Petit à petit, tu vois moins les tiens et davantage les siens. Tu n’as pas forcément l’impression d’être isolé, puisque tu continues à voir du monde. Sauf que ce monde là, de plus en plus, c’est le sien.

Et c’est beaucoup plus malin qu’un isolement brutal. Parce qu’on ne t’a pas enfermé. On a simplement remplacé tes repères par d’autres. Les personnes qui te connaissaient avant, qui pouvaient te dire « tu as changé » ou « ça ne te ressemble pas », deviennent celles dont tu te méfies. Et à la fin, ton entourage ressemble surtout à celui de la personne qui a pris le plus de place dans ta vie.

Ton téléphone devient soudain une affaire de couple

Au début, ça peut presque passer pour de la transparence. « On n’a rien à se cacher. » Puis il ou elle regarde qui t’écrit, lit par dessus ton épaule, veut connaître ton code, vérifie tes réseaux, demande pourquoi telle personne t’a envoyé un message ou pourquoi tu as répondu si tard. Et bien sûr, ce n’est jamais présenté comme de la surveillance. C’est pour se rassurer, pour éviter les malentendus, parce que dans un couple « normal » on se dit tout. Sauf qu’un couple n’annule pas le droit à une vie privée. Aimer quelqu’un ne donne pas un droit d’accès permanent à ses conversations.

Le plus inquiétant arrive quand tu commences toi même à anticiper. Tu réfléchis avant d’écrire un message pourtant banal. Tu évites certains sujets avec tes amis. Tu supprimes une conversation simplement parce que tu n’as aucune envie de passer la soirée à te justifier. Tu réponds moins à certaines personnes, non pas parce que tu n’en as plus envie, mais parce que tu sais ce que cela risque de déclencher. À ce stade, le contrôle a déjà fait une bonne partie du travail : plus besoin de surveiller sans arrêt quelqu’un qui a appris à se surveiller tout seul.

Où tu vas, avec qui, à quelle heure : quand tu dois rendre des comptes sur tout

Le contrôle ne s’arrête pas au téléphone. Il entre aussi dans ton quotidien. Où tu vas, avec qui, à quelle heure tu rentres, pourquoi tu es resté aussi longtemps, pourquoi tu n’as pas répondu tout de suite, pourquoi tu as choisi cette tenue. Pris une fois, ça peut sembler banal. Répété sans arrêt, beaucoup moins.

Petit à petit, tu commences à prévoir la réaction avant même de faire quelque chose. Tu rentres plus tôt pour éviter une scène. Tu refuses une sortie parce que tu sais déjà qu’elle va être suivie de reproches. Tu changes de tenue pour éviter une remarque. Tu envoies un message pour dire où tu es, puis un autre pour dire avec qui, puis encore un pour dire quand tu rentres. Et sans t’en rendre compte, tu ne vis plus vraiment comme tu veux. Tu organises surtout ta vie pour éviter les conséquences.

C’est souvent là que l’emprise devient très visible quand on prend un peu de recul : tu ne te demandes plus « qu’est ce que j’ai envie de faire ? » Tu te demandes « comment il ou elle va réagir si je le fais ? »

les manipulateurs en amour et La jalousie : l’excuse parfaite pour tout justifier

La jalousie passe encore trop souvent pour une preuve d’amour. « S’il est jaloux, c’est qu’il tient à toi. » « Si elle réagit comme ça, c’est qu’elle a peur de te perdre. » Non. On peut aimer profondément quelqu’un sans surveiller son téléphone, ses vêtements, ses sorties ou ses fréquentations.

Le vrai problème commence quand la jalousie devient une règle de vie pour l’autre. Tu dois rassurer, expliquer, prouver, justifier. Pourquoi tu as parlé à cette personne. Pourquoi tu as mis cette tenue. Pourquoi tu as aimé cette publication. Pourquoi tu es sorti sans lui ou sans elle. Et plus tu acceptes de donner des preuves pour calmer la jalousie, plus il en faudra.

Le tour de force, c’est que le contrôle finit par être présenté comme une souffrance. Ce n’est plus « je veux décider avec qui tu parles », c’est « tu sais très bien que ça me fait du mal ». Ce n’est plus « je veux contrôler tes sorties », c’est « si tu m’aimais vraiment, tu comprendrais ». Et sans t’en rendre compte, tu te retrouves à devoir limiter ta liberté pour soulager une jalousie qui ne t’appartient même pas.

« Si tu m’aimais vraiment… » : le chantage affectif

Le chantage affectif est simple : faire de ton amour une preuve à fournir en permanence. « Si tu m’aimais vraiment, tu viendrais. » « Après tout ce que j’ai fait pour toi. » « Tu préfères encore ta famille à moi. » « Si tu pars, ne t’étonne pas si je prends mes distances. » Tu es libre, bien sûr. Enfin, libre à condition de choisir ce que l’autre attend de toi.

Et c’est là que ça devient pervers. Parce qu’on ne te demande plus vraiment ce que tu veux. On te fait comprendre ce que tu risques de perdre si tu refuses. Une soirée tranquille. De l’affection. Le couple. La paix. Alors parfois tu cèdes, non pas parce que tu es d’accord, mais parce que tu n’as pas envie de repartir dans une scène de trois heures.

À force, tu finis par confondre compromis et renoncement. Sauf qu’un compromis, c’est quand chacun bouge un peu. Le chantage affectif, c’est quand c’est toujours toi qui dois prouver que tu aimes assez.

Le silence, le froid, la distance : punir sans avoir besoin de crier

Il y a une différence entre avoir besoin de quelques heures pour se calmer après une dispute et décider de faire payer l’autre par le silence. Ne plus répondre, devenir glacial, retirer toute tendresse, faire comme si l’autre n’existait plus. Rien n’est dit clairement, mais le message passe très bien : tant que tu ne reviens pas dans le rang, l’ambiance restera comme ça.

Et à force, tu apprends vite. Tu finis par t’excuser juste pour que ça s’arrête. Tu reviens sur une décision. Tu annules quelque chose. Tu cèdes, pas forcément parce que tu penses avoir tort, mais parce que tu n’en peux plus de cette tension. Puis, comme par magie, tout redevient normal. On te reparle, on redevient tendre, on retrouve le couple d’avant. Tu viens simplement d’apprendre une règle : quand tu fais ce que l’autre attend, tu récupères la paix et l’affection.

Le silence devient alors beaucoup plus qu’une bouderie. Il devient une façon de te faire comprendre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, sans avoir besoin de prononcer une seule interdiction.

Après la grosse crise, le grand retour de l’amour

Et puis il y a ce moment presque déroutant. Quelques heures plus tôt, c’était la guerre. Reproches, colère, menaces, tension énorme. Et soudain, changement total. La personne redevient tendre, affectueuse, presque parfaite. Elle te serre dans ses bras, te rassure, te dit qu’elle t’aime. Parfois, le sexe arrive là aussi, très intense, très fusionnel, comme si tout devait être effacé d’un coup.

Le problème n’est évidemment pas de faire l’amour après une dispute. Le problème, c’est quand ce scénario devient une habitude. La crise explose, puis la tendresse revient si fort qu’elle fait presque oublier ce qui vient de se passer. On retrouve la personne merveilleuse du début, celle qui sait rassurer, séduire, apaiser. Et forcément, ça entretient l’espoir. Tu te dis que le vrai couple, c’est peut être celui là. Que la crise était un accident. Que cette fois, tout va changer.

Sauf que si rien n’est réellement réglé, le calme ne dure pas. La tension revient, puis la crise, puis la réconciliation. Et plus les moments de retour sont intenses, plus il peut être difficile de prendre du recul. Parce qu’on ne reste pas seulement accroché aux mauvais moments. On reste aussi accroché aux très bons, à cette impression de retrouver enfin la personne qu’on aime.

Et là encore, le sexe peut devenir un pansement parfait. Il rapproche, il apaise, il donne l’impression que tout est réparé. Mais un problème qu’on couvre n’est pas un problème réglé. Et quand la passion sert systématiquement à refermer la crise sans jamais traiter ce qui l’a provoquée, le couple ne sort pas vraiment du conflit. Il recommence simplement le même cycle.

Quand le sexe devient lui aussi un moyen de pression

La sexualité peut elle aussi devenir un terrain de contrôle. Pas besoin de violence physique pour imposer quelque chose. Il suffit parfois d’insister, de culpabiliser, de bouder, de menacer de partir ou de faire comprendre à l’autre que son refus pose un problème. « Tu ne me désires plus ? » « Si tu m’aimais vraiment, tu aurais envie. » « À quoi ça sert d’être en couple si c’est pour être rejeté ? » Et à force, on peut finir par céder simplement pour éviter une nouvelle crise.

Et il faut le dire simplement : être en couple ne donne aucun droit sur le corps de l’autre. Dire oui parce qu’on en a envie n’a rien à voir avec dire oui parce qu’on sait que sinon l’ambiance va devenir infernale. Là encore, c’est le même mécanisme que partout ailleurs dans l’emprise : tu crois choisir, mais ton choix est déjà entouré de conséquences.

L’argent : quand dépendre de l’autre devient un piège

L’argent aussi peut devenir un moyen de contrôle. Au début, ça peut même sembler pratique. Une seule personne gère les comptes, les factures, les papiers. Puis un jour, tu dois demander. Expliquer. Justifier. Pourquoi tu as dépensé ça, pourquoi tu as besoin de cette somme, pourquoi tu veux travailler davantage, pourquoi tu veux garder un compte à ton nom. Et là encore, tout peut être présenté comme de la bonne gestion. Sauf qu’à partir du moment où tu n’as plus vraiment la main sur ton propre argent, ce n’est plus seulement une question d’organisation.

Il y a aussi les projets communs qui deviennent étrangement moins communs avec le temps. Le crédit pris à ton nom. L’argent que tu avances « provisoirement ». Le travail que tu réduis parce que « ce serait plus simple comme ça ». Les économies auxquelles tu n’as finalement plus accès. Pris séparément, rien de tout cela ne suffit à parler d’emprise. Mais quand tout va toujours dans le même sens, celui où l’un gagne en pouvoir pendant que l’autre perd en autonomie, il faut regarder les choses en face.

Parce que l’argent ne sert pas seulement à acheter. Il sert aussi à pouvoir partir, choisir, dire non, recommencer ailleurs. Et quelqu’un qui n’a plus accès à ses propres ressources est forcément beaucoup plus facile à retenir.

C’est ce qu’on appelle l’abus économique. Il consiste à contrôler la capacité de l’autre à acquérir, utiliser ou conserver ses ressources. Ses conséquences sont très concrètes : dépendance financière, difficulté à quitter la relation, perte d’autonomie et dégâts qui peuvent continuer longtemps après la séparation.

Quand les enfants deviennent eux aussi un problème

Les enfants ne sont pas toujours épargnés. Eux aussi peuvent finir dans la ligne de mire, surtout lorsqu’ils prennent du temps, de l’attention, de l’argent ou simplement une place que le manipulateur voudrait occuper seul. Alors les remarques commencent. « Ton fils profite de toi. » « Ta fille te manque de respect. » « Tu leur passes tout. » « Ils ne veulent pas vraiment ton bonheur. » Une remarque, puis deux, puis dix. Et là encore, on part parfois d’un fait réel pour construire beaucoup plus gros autour.

À force, le parent peut finir par douter de sa propre relation avec ses enfants. Il les voit moins, se méfie davantage, interprète autrement leurs paroles. Et le plus pervers, c’est que si les enfants réagissent mal au partenaire, cela devient immédiatement une preuve supplémentaire : « Tu vois, je te l’avais dit. » Sauf qu’à force de les critiquer, de créer des tensions et de les mettre à distance, il ne faut peut être pas s’étonner qu’un jour ils n’aient plus très envie de faire semblant que tout va bien.

Les enfants peuvent alors devenir eux aussi des outils de contrôle et le lien entre le parent et l’enfant peut finir par être abîmé par cette mécanique.

Un manipulateur n’a pas de sexe

Il faut aussi sortir d’une idée assez tenace : le manipulateur n’est pas forcément un homme. Une femme peut surveiller, isoler, culpabiliser, contrôler l’argent, monter son partenaire contre sa famille, utiliser le silence, la jalousie ou les enfants exactement comme un homme peut le faire.

La forme peut simplement être différente. Une femme très jalouse des enfants de son compagnon, un homme qui ne supporte pas les amies de sa compagne, quelqu’un qui cherche à prendre la main sur l’argent, un autre qui veut devenir la seule personne vraiment importante dans la vie de son partenaire : ce qui compte, ce n’est pas le sexe de celui qui manipule, c’est le résultat. Est ce que tes liens se réduisent ? Est ce que tu dois constamment te justifier ? Est ce que tu perds de l’autonomie ? Est ce que quelqu’un gagne progressivement du pouvoir pendant que toi tu en perds ?

Et l’intérêt financier mérite d’être regardé avec la même lucidité. Il peut exister chez un homme comme chez une femme. Le partenaire qui pousse à payer davantage, à investir, à contracter un crédit, qui s’installe confortablement dans les ressources de l’autre ou qui cherche à contrôler ce qu’il possède ne devient pas manipulateur simplement parce qu’il profite financièrement d’une situation. Mais lorsque l’argent rejoint la culpabilisation, la dépendance et la prise de contrôle, il devient une pièce de plus dans le puzzle.

Avec les autres, tout va très bien. Le problème, bizarrement, c’est toujours toi.

C’est aussi ce qui rend les choses si compliquées à expliquer. Avec sa famille, ses amis, ses collègues, le manipulateur peut être parfaitement agréable. Drôle, serviable, attentionné, généreux même. Rien à voir avec celui ou celle que tu retrouves une fois la porte refermée.

Et forcément, quand tu racontes ce que tu vis, les autres peuvent avoir du mal à comprendre. « Lui ? Pourtant il est adorable. » « Elle ? Je ne l’ai jamais vue comme ça. » Évidemment. Ils ne vivent pas avec.

Le plus pratique, c’est qu’une bonne image extérieure permet aussi de retourner facilement la situation. Si tu te plains, tu deviens celui ou celle qui exagère, qui dramatise, qui crée des problèmes. Et plus l’autre paraît irréprochable aux yeux du monde, plus toi tu peux finir par te demander si le problème ne vient pas réellement de toi.

C’est là aussi que l’emprise fonctionne : pas seulement en contrôlant ce qui se passe dans le couple, mais parfois en contrôlant également l’histoire que les autres vont entendre.

Et un jour, tu finis par douter de toi

« Je n’ai jamais dit ça. » « Tu as mal compris. » « Tu interprètes toujours tout. » « Tu es beaucoup trop susceptible. » « Franchement, tu te fais des films. » Une fois, ça arrive à tout le monde. Mais quand chaque discussion finit par remettre en cause ce que tu as vu, entendu ou ressenti, ça devient autre chose.

À force, tu commences à te demander si tu n’exagères pas vraiment. Tu repasses les conversations dans ta tête. Tu cherches ce que tu aurais pu mal comprendre. Tu finis parfois par avoir besoin de preuves pour être certain de quelque chose dont, au départ, tu étais parfaitement sûr.

C’est ce qu’on appelle le gaslighting. Le principe n’est pas simplement de te mentir. C’est de fragiliser suffisamment ta confiance dans ton propre jugement pour que la version de l’autre finisse par devenir plus crédible que la tienne. Et forcément, quelqu’un qui ne fait plus confiance à ce qu’il voit, à ce qu’il ressent ou même à ses souvenirs devient beaucoup plus facile à influencer.

Le plus ironique, c’est qu’après t’avoir fait douter de toi pendant des mois, la même personne peut finir par te reprocher exactement ce qu’elle a contribué à créer : « Tu vois bien que tu n’es jamais sûr de rien. »

Le jour où il n’a même plus besoin de te contrôler

C’est probablement là que l’emprise est la plus installée. Quand l’autre n’a même plus besoin de te dire quoi faire, parce que tu anticipes déjà. Tu sais qu’il vaut mieux ne pas appeler telle personne. Tu sais que cette sortie va déclencher une scène. Tu sais qu’un message peut être mal interprété. Tu sais qu’il vaut mieux ne pas aborder certains sujets. Alors tu évites. Tu t’adaptes. Tu fais attention. Et parfois, tu appelles ça « préserver la paix ».

Sauf qu’à force de préserver la paix, c’est toi qui disparais doucement. Tes habitudes changent. Tes relations changent. Tes décisions changent. Tu renonces à des choses que tu aurais faites naturellement avant, simplement parce que tu n’as plus envie de gérer ce qui viendra derrière. Ce n’est plus vraiment quelqu’un qui t’empêche. C’est toi qui as appris à ne plus essayer.

C’est aussi pour ça que le contrôle coercitif est tellement difficile à voir de l’extérieur. On peut regarder cette personne et dire : « Mais personne ne l’oblige à rester », « personne ne lui interdit de sortir », « elle fait bien ce qu’elle veut ». Oui. Sur le papier. Mais quand chaque choix contraire aux attentes de l’autre a été accompagné pendant des mois de reproches, de tensions, de menaces, de silence ou de crises, le choix n’est plus aussi libre qu’il en a l’air.

Et c’est peut être ça, finalement, le contrôle le plus efficace : quand l’autre n’a plus besoin de fermer la porte parce que tu as appris toi même à ne plus la franchir.

« Mais pourquoi tu restes ? » Parce que l’emprise est aussi dans la tête et dans le cœur

Vu de l’extérieur, c’est facile : « Mais pourquoi tu ne pars pas ? » Sauf qu’on oublie une chose essentielle. Tu ne regardes pas cette personne comme quelqu’un qui l’observe de loin. Tu l’as aimée. Tu l’aimes peut être encore. Et surtout, tu as souvent connu au début une personne merveilleuse, attentive, présente, rassurante, parfois presque idéale. C’est aussi cette personne là que tu continues à chercher lorsque tout commence à se dégrader.

Alors tu t’accroches aux bons moments. À celui ou celle du début. À ce que vous avez vécu. À ce que cette personne te promet encore parfois de redevenir. Après une crise, elle redevient tendre et tu respires. Tu te dis : « Voilà, c’est lui. Voilà, c’est elle. » Et forcément, tu veux croire que le mauvais moment était l’accident et que la personne merveilleuse, elle, est la vraie.

Entre temps, une dépendance peut aussi s’être installée. Affectivement d’abord. Ton couple a pris énormément de place, parfois toute la place. Tu as moins de proches autour de toi, moins de confiance en toi, moins de repères extérieurs. Et plus l’autre prend de place, plus l’idée de le perdre devient vertigineuse. Tu peux même finir par être persuadé que tu ne sauras plus vivre sans lui ou sans elle.

C’est aussi ça, le pouvoir de l’emprise. Quelqu’un a réussi à prendre tellement de place dans ta vie et dans ton esprit que tu continues à croire que cette même personne qui te fait souffrir est aussi celle dont tu as besoin pour aller mieux. Tu attends d’elle qu’elle te rassure après t’avoir fait douter, qu’elle te redonne confiance après t’avoir déstabilisé, qu’elle te console après la crise qu’elle a elle même provoquée. Et forcément, le lien devient extrêmement difficile à casser.

Le plus compliqué, c’est que tu crois encore à son amour. Et quand on est persuadé que quelqu’un nous aime profondément, on trouve mille explications à ce qui devrait pourtant nous alerter. Il est jaloux parce qu’il m’aime. Elle a peur de me perdre. Il a souffert dans son passé. Elle a du caractère. Il va changer. Elle a compris. On explique, on excuse, on minimise. Parce qu’accepter que quelqu’un qui dit nous aimer puisse aussi chercher à nous contrôler oblige à regarder la relation complètement autrement.

Et puis il y a tout le reste : les enfants, l’argent, le logement, la peur, l’isolement, parfois les menaces. Tout cela compte évidemment. Mais réduire l’emprise à ces seules raisons serait passer à côté de l’essentiel : parfois on ne reste pas seulement parce qu’on pense ne pas pouvoir partir. On reste aussi parce qu’on n’arrive plus à imaginer sa vie sans celui ou celle autour de qui elle s’est progressivement construite.

Alors non, la bonne question n’est pas : « Pourquoi tu restes ? »

La vraie question serait plutôt : « Qu’est ce qui s’est passé pour que tu sois aujourd’hui persuadé que tu ne peux plus vivre sans cette personne ? »

Ce n’est pas une phrase ou une dispute qui fait l’emprise. C’est le système.

Il faut aussi éviter de tomber dans l’excès inverse. Ton conjoint peut être jaloux une fois, avoir une mauvaise réaction, critiquer un de tes amis ou bouder après une dispute sans être pour autant un manipulateur. Ce qui doit t’alerter, ce n’est pas un comportement isolé. C’est quand tout finit toujours par aller dans le même sens.

Tu vois moins tes proches. Tu te justifies davantage. Tu réfléchis avant de parler. Tu évites certaines sorties. Tu surveilles ce que tu écris. Tu fais attention à ce que tu portes. Tu dépenses en te demandant ce qu’il ou elle va en penser. Tu renonces à certaines choses pour éviter une crise. Et bizarrement, pendant que ton espace se réduit, celui de l’autre ne bouge pas beaucoup.

C’est là qu’il faut arrêter de regarder chaque scène séparément. Parce que prise toute seule, chacune peut toujours trouver une explication. Il était fatigué. Elle était jalouse. Il s’inquiétait. Elle avait peur. Il voulait me protéger. Elle a eu une mauvaise journée. D’accord. Mais quand tu dois trouver une nouvelle excuse toutes les semaines pour expliquer pourquoi tu es de moins en moins libre, peut être que le problème n’est plus la dernière dispute. Peut être que le problème, c’est devenu la relation elle même.

Le contrôle coercitif se reconnaît justement à cette accumulation. Ce n’est pas forcément un acte spectaculaire. C’est une série de comportements qui finissent par créer un rapport de pouvoir où l’un prend de plus en plus de place pendant que l’autre en perd.

Jusqu’où es tu allé pour ne pas le perdre ?

Au départ, tu étais persuadé d’avoir trouvé la bonne personne. Peut être même celle que tu attendais depuis toujours. Tu as sublimé cette rencontre, idéalisé cet amour, cru à cette histoire au point de vouloir tout faire pour qu’elle fonctionne.

Alors tu t’es adapté.

Tu as fait des efforts pour correspondre à ce qu’il ou elle attendait de toi. Tu as évité certaines personnes pour ne pas provoquer de crise. Tu as laissé passer des remarques que tu n’aurais jamais acceptées avant. Tu as changé certaines habitudes, renoncé à certaines sorties, pris tes distances avec des proches. Pas parce qu’on t’avait forcément interdit quoi que ce soit. Simplement parce qu’à force, ne plus contrarier l’autre était devenu plus facile que de supporter ce qui suivait.

Et le chaud et le froid ont fait le reste.

Un jour tu es merveilleux, le lendemain tu es le problème. Un jour on ne peut pas vivre sans toi, le lendemain on t’ignore. On te déstabilise, puis on te rassure. On te fait douter, puis on devient justement la personne auprès de laquelle tu vas chercher du réconfort. Et à force de vivre comme ça, tu peux finir par ne même plus savoir qui tu es, ce que tu veux, ni à quel moment exactement tu as commencé à te perdre.

Regarde aussi autour de toi.

Ta famille est devenue compliquée. Tes amis ont disparu un à un. Certains parce qu’on t’a convaincu qu’ils étaient mauvais pour toi. D’autres parce que tu as cessé de les appeler pour éviter les problèmes. Et pendant ce temps, son monde à lui ou à elle a pris toute la place. Sa famille, ses amis, ses habitudes, ses repères. Tu es entouré, parfois même très entouré. Mais entouré par son clan. Et lorsque tu regardes derrière toi, il ne reste parfois presque plus personne qui soit vraiment à toi.

Tu es allé loin. Tellement loin pour préserver cet amour que tu t’es peut être perdu en chemin.

Et malgré tout ça, la même personne continue parfois à te convaincre que c’est grâce à elle que tu es heureux. Qu’elle est la seule à vraiment te comprendre. Que les autres ne veulent pas ton bien. Que sans elle tu serais perdu. Que tu ne trouverais jamais mieux. Peut être même que sans elle, tu ne serais plus grand chose.

C’est là qu’il faut peut être se poser une question très simple : est ce vraiment de l’amour, ou est ce devenu du pouvoir ?

Parce qu’aimer quelqu’un ne devrait pas nécessiter de lui retirer progressivement sa famille, ses amis, son intimité, son autonomie, sa confiance en lui et finalement une partie de lui même.

Si tu te reconnais dans plusieurs de ces situations, ne cherche pas forcément à mettre immédiatement une étiquette sur ton partenaire. Commence plutôt par te renseigner sérieusement sur les signaux d’alerte de l’emprise et du contrôle coercitif. Et surtout, parle de ce que tu vis à quelqu’un d’extérieur à cette relation, idéalement à un psychologue ou à un professionnel formé à ces mécanismes.

Pas pour qu’il décide à ta place.

Mais peut être simplement pour t’aider à retrouver quelque chose que tu as perdu en chemin : ton propre regard sur ta vie.


Pour aller plus loin

Pour approfondir les mécanismes de l’emprise, de la manipulation psychologique et du contrôle dans le couple :

Marie France Hirigoyen, Abus de faiblesse et autres manipulationsUn ouvrage particulièrement intéressant sur la différence entre influence et manipulation, la séduction, l’emprise, le chantage affectif, la sujétion amoureuse et sexuelle et la perte progressive de liberté.

Marie France Hirigoyen, Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le coupleUn ouvrage consacré aux mécanismes d’emprise dans le couple, à leur installation progressive et aux raisons qui rendent parfois le départ si difficile.

Lundy Bancroft, Pourquoi fait il ça ? Dans l’esprit des conjoints violents et maltraitantsUn ouvrage qui s’intéresse directement au raisonnement, aux stratégies de contrôle et aux comportements des partenaires maltraitants ou contrôlants.

Sophie Lambda, Tant pis pour l’amour, ou comment j’ai survécu à un manipulateur, Éditions DelcourtUn témoignage autobiographique en bande dessinée qui permet de voir, de l’intérieur, comment une relation idéalisée peut progressivement basculer dans la manipulation, le doute et l’emprise.

Pour les informations et l’accompagnement des victimes ou de leurs proches, France

Victimes propose également des ressources et une orientation vers les associations spécialisées. Le 116 006 est le numéro national d’aide aux victimes.

Le 3919 Violences Femmes Info permet aux femmes victimes de violences et à leur entourage d’être écoutés, informés et orientés. Il ne s’agit pas d’un numéro d’urgence.

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