La résilience : quand nos blessures deviennent une force
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Nous ne choisissons pas toujours ce qui nous arrive, mais nous pouvons transformer ce que nous en faisons

Le paradis est sur terre pour certains. Mais l’enfer aussi.
Certaines destinées sont plus chargées que d’autres. Il y a ceux qui s’en sortent plutôt bien, et puis ceux qui cumulent les épreuves : deuils, maladies, solitude, manque, pauvreté, trahisons, abandons... La vie peut être cruelle et parfois, elle semble s’acharner sans laisser de répit.
J’ai voulu écrire cet article sur la résilience parce que depuis vingt cinq ans, j’écoute les vies que l’on me confie. Je lis des histoires, j’entends des souffrances, les petits problèmes des uns et les grandes épreuves des autres.
La résilience, c’est cette lumière qui finit parfois par apparaître au bout du tunnel. Peu importe le temps qu’elle met à arriver. Ce qui compte, c’est de comprendre ce qu’elle représente, comment elle se construit et surtout comment, après avoir été profondément blessé, on parvient malgré tout à se relever et à reprendre sa vie autrement.
Quand le cerveau encaisse le choc
Face à une épreuve, tu ne réagis pas uniquement avec tes émotions. Ton cerveau et ton corps tout entier se mettent en mode adaptation. Face à ce qu’il perçoit comme une menace, le cerveau déclenche une véritable réponse biologique destinée à te protéger.
Pour faire simple, les systèmes cérébraux impliqués dans la peur, la mémoire, l’attention et la prise de décision se mettent à fonctionner différemment sous l’effet du stress. L’amygdale participe à la détection de la menace, l’hippocampe intervient dans la mémoire et le contexte, le cortex préfrontal dans la réflexion et la régulation, tandis que les hormones du stress préparent ton organisme à réagir. Dans l’urgence, ton cerveau privilégie ce qui lui paraît indispensable pour faire face au danger, parfois au détriment de ta concentration, de ton sommeil ou de ta capacité à réfléchir calmement.
C’est aussi pour cela qu’après un choc tu peux ne plus dormir correctement, perdre l’appétit ou manger davantage, ne plus réussir à te concentrer, ressasser sans arrêt, pleurer, te mettre en colère ou au contraire avoir cette étrange impression de ne plus rien ressentir.
Ce n’est pas encore la résilience. C’est d’abord ton organisme qui essaie d’encaisser ce qui vient de lui arriver.
Quand la souffrance s’installe
Dans beaucoup de cas, les réactions provoquées par un choc diminuent progressivement avec le temps. Mais parfois, le cerveau reste comme accroché à ce qui s’est passé. La tristesse persiste, les pensées tournent en boucle, le sommeil se dérègle, l’envie disparaît, tu t’isoles, tu perds confiance et tu peux avoir l’impression que quelque chose s’est cassé définitivement.
Chez certaines personnes, cette souffrance peut évoluer vers une dépression ou, lorsqu’il s’agit d’un événement traumatique, vers un trouble de stress post traumatique.
Mais même à ce stade, rien ne permet de conclure que tu resteras ainsi.
Les études qui suivent des personnes après des événements potentiellement traumatiques montrent plusieurs trajectoires. Certaines récupèrent relativement vite. D’autres beaucoup plus lentement. Certaines connaissent une longue période difficile avant de recommencer à aller mieux. D’autres peuvent rester durablement en souffrance et avoir besoin d’une aide adaptée.
La reconstruction n’obéit donc pas à un calendrier. Le temps que tu mets à te relever ne prédit pas celui ou celle que tu seras demain.
Le temps fait une partie du travail
Et puis il y a le temps. Celui qu’on voudrait raccourcir quand on souffre, parce que franchement, quand tu vas mal depuis des mois ou des années, entendre « laisse le temps au temps » peut vite devenir insupportable.
Pourtant, le temps compte énormément.
Pas parce qu’il efface miraculeusement ce qui s’est passé, mais parce que ton cerveau a besoin de temps pour intégrer l’épreuve, comprendre progressivement que le danger n’est plus là, créer de nouveaux souvenirs, vivre autre chose et remettre peu à peu de la distance entre toi et ce qui t’a fait mal.
Certains récupèrent vite, d’autres lentement, d’autres encore avancent, rechutent, repartent.
Il n’existe pas de délai qui permette de mesurer ton courage.
Alors arrête de te demander au bout de combien de temps tu « devrais » aller mieux. Tu ajouterais simplement de la culpabilité à une souffrance qui est déjà bien assez lourde comme ça.
Le temps aide, oui. Mais ce que tu vas faire, comprendre, changer et parfois accepter pendant ce temps compte tout autant.
Pourquoi une épreuve qui paraît petite peut parfois faire tellement de dégâts
C’est une question que j’entends souvent : comment quelqu’un peut il traverser un deuil, une maladie, parfois plusieurs drames dans une même vie et continuer à avancer, alors qu’une autre personne semble complètement détruite par une séparation ou une trahison ?
Parce qu’en réalité, ton cerveau ne classe pas les souffrances sur une petite échelle de un à dix.
Il réagit aussi à ton histoire, à ce que tu as déjà vécu, à ton état au moment où le choc arrive, à ce qu’il vient réveiller en toi et aux ressources dont tu disposes pour y faire face.
Une rupture peut paraître banale vue de l’extérieur et pourtant toucher de plein fouet une ancienne blessure d’abandon, arriver après des années de solitude ou simplement devenir l’épreuve de trop.
À l’inverse, quelqu’un confronté à un événement objectivement beaucoup plus grave peut avoir autour de lui un entourage solide, être capable de demander de l’aide, conserver un certain sentiment de sécurité ou avoir déjà appris au fil de son histoire à traverser les tempêtes.
Les recherches sur le traumatisme montrent d’ailleurs que ce qui se passe après l’événement compte énormément : le soutien reçu, les nouvelles difficultés qui s’accumulent, les traumatismes antérieurs, l’état psychologique avant le choc et les conditions dans lesquelles on doit ensuite continuer à vivre.
Alors non, il ne sert à rien de comparer les souffrances.
Ce n’est pas parce que quelqu’un d’autre a vécu pire que toi que tu devrais aller mieux plus vite. Nous ne partons tout simplement pas tous avec le même bagage.
Ceux qui se relèvent ne sont pas forcément plus forts
Alors qu’est ce qui fait la différence ? Pourquoi certains finissent ils par sortir la tête de l’eau alors que d’autres restent coincés dans leur souffrance ?
La première chose à comprendre, c’est que les personnes résilientes ne sont pas forcément plus fortes, plus courageuses ou mieux armées dès le départ.
Les recherches récentes sur la résilience insistent beaucoup sur une capacité essentielle : la faculté de s’adapter.
Changer de stratégie quand celle que l’on utilise ne fonctionne plus. Chercher une autre porte lorsque celle que l’on pousse depuis des mois reste fermée. Modifier sa façon de regarder la situation. Demander de l’aide. S’éloigner de ce qui continue à faire du mal. Essayer autre chose. Tomber. Recommencer.
Ça ne signifie absolument pas ne plus souffrir.
Cela signifie qu’à un moment donné, tu cesses peu à peu de répondre à ta souffrance toujours de la même manière.
George Bonanno, qui travaille depuis des années sur les différentes trajectoires après l’adversité, insiste justement sur cette souplesse d’adaptation. Ann Masten parle quant à elle de la résilience comme d’une forme de « magie ordinaire » : elle ne serait pas réservée à quelques êtres extraordinaires, mais reposerait en grande partie sur des capacités humaines et des ressources qui peuvent se développer.
La résilience n’est donc pas forcément une force exceptionnelle. C’est souvent une capacité à bouger intérieurement quand la vie, elle, ne nous laisse plus le choix.
Reprendre un peu de pouvoir sur sa vie
Après une grosse épreuve, tu as souvent l’impression que plus rien ne dépend de toi.
Quelqu’un est parti. Quelqu’un t’a trahi. La maladie est tombée. Un deuil t’a foudroyé. Une situation s’est écroulée et tout à coup ta propre vie semble t’échapper.
C’est là que la résilience commence parfois par quelque chose de beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine : reprendre une petite part de pouvoir.
Pas sur ce qui s’est passé. Ça, c’est impossible.
Mais sur ce que tu fais aujourd’hui.
Te lever. Sortir. Appeler quelqu’un. Prendre une décision que tu repousses depuis des mois. Dire non. Changer une habitude. Faire quelque chose pour toi. Demander de l’aide. Faire un pas, même minuscule.
Michael Rutter avait déjà identifié parmi les mécanismes protecteurs de la résilience l’importance de l’estime de soi, du sentiment d’efficacité personnelle et de l’ouverture à de nouvelles possibilités.
Autrement dit : retrouver cette sensation que tout n’est pas terminé et que tu peux encore agir sur la suite.
Souvent, ce sont justement ces petits actes répétés qui finissent par remettre du mouvement là où tout semblait complètement figé.
Accepter les jours où ça ne va pas
Il y a aussi quelque chose qu’on oublie souvent quand on essaie de se relever : tu as le droit d’avoir des jours où ça ne va pas.
Des jours où tu pleures encore. Où tu repenses à ce qui s’est passé. Où tu n’as envie de rien. Où tu as l’impression de revenir plusieurs cases en arrière.
Ça ne veut pas dire que tu régresses. Ça ne veut pas dire non plus que tout le chemin parcouru n’a servi à rien.
La reconstruction n’est jamais une ligne droite.
Il y a des hauts, des bas, des périodes où tu avances vite et d’autres où tu as simplement besoin de souffler.
Le problème commence souvent quand tu te mets à lutter contre ce que tu ressens. Tu es triste, mais tu te reproches d’être triste. Tu penses encore à cette histoire et tu te dis que tu devrais avoir tourné la page depuis longtemps. Tu passes une mauvaise journée et immédiatement tu paniques : « Ça y est, je replonge. »
Tu finis alors par ajouter une deuxième souffrance à la première.
Les recherches sur l’autocompassion vont justement dans ce sens : se traiter avec moins de dureté lorsqu’on souffre est associé à moins de symptômes post traumatiques.
Accepter une émotion ne signifie pas s’y installer ni renoncer à aller mieux.
Ça veut simplement dire arrêter de te battre contre toi même.
Tu es triste aujourd’hui ? Sois triste. Tu es fatigué ? Repose toi. Tu as besoin de pleurer ? Pleure.
Demain sera peut être différent.
Plus tu exiges de toi d’aller mieux immédiatement, plus tu risques de transformer ta guérison en nouvelle épreuve.
La résilience, ce n’est pas devenir insensible. C’est aussi apprendre à traverser tes émotions sans croire qu’elles vont forcément t’engloutir.
Quand la blessure vient de l’autre
Il y a des épreuves qui viennent de la vie et puis il y a celles qui viennent des autres. Une rupture amoureuse, une amitié qui explose, une trahison, une coupure familiale, un enfant ou un parent qui s’éloigne, quelqu’un en qui tu avais confiance et qui un jour te montre un visage que tu ne connaissais pas.
Ces blessures là ont quelque chose de particulier parce qu’au delà de la perte, elles t’obligent souvent à remettre toute une relation en question.
Et c’est parfois ça qui fait le plus mal.
Tu crois souffrir uniquement de ce que l’autre a fait ou de son absence. En réalité, tu dois aussi faire le deuil de ce que tu croyais vivre avec cette personne, de ce que tu pensais qu’elle était, de la place qu’elle occupait dans ta vie et parfois même de tout ce que tu avais imaginé pour la suite.
C’est beaucoup à digérer d’un seul coup.
Faire le deuil de ce que tu croyais vivre
Une trahison ou une rupture brutale ne détruit pas seulement une relation. Elle peut aussi venir fracasser l’image que tu avais de cette relation.
« Je pensais qu’elle m’aimait. » « Je pensais qu’il ne me ferait jamais ça. » « Après tout ce que nous avons vécu ensemble, comment a t elle pu agir comme ça ? » « Je croyais que nous étions proches. »
Et là, ton cerveau se retrouve avec deux histoires qui ne collent plus ensemble. Il y a celle que tu as vécue pendant des mois, des années, parfois toute une vie, et ce qui vient brutalement de se produire.
Forcément, il cherche à remettre les morceaux ensemble.
Tu repenses aux conversations, aux souvenirs, aux promesses. Tu refais le film. Tu cherches ce que tu n’as pas vu. Tu te demandes si tout était faux.
Mais tout n’était pas forcément faux. C’est aussi ce qui rend les choses compliquées.
Une relation peut avoir été sincère à un moment et ne plus l’être ensuite. Une personne peut t’avoir aimé et pourtant te blesser. Quelqu’un peut avoir eu une place immense dans ta vie et ne plus être capable de l’occuper aujourd’hui.
Accepter cela demande parfois beaucoup plus de temps que d’accepter simplement une séparation.
Parce que tu ne fais pas seulement le deuil de l’autre. Tu fais le deuil de l’histoire que tu croyais avoir avec cette personne.
Faire le deuil de l’avenir que tu avais déjà imaginé
Il y a aussi tout ce qui n’aura pas lieu.
Et ça, on en parle beaucoup moins.
Dans une relation amoureuse, tu avais peut être imaginé une maison, des voyages, vieillir ensemble, une famille ou simplement les prochaines années.
Dans une amitié, tu pensais peut être que cette personne serait encore là dans dix ou vingt ans.
Dans une relation familiale, c’est parfois encore plus difficile, parce qu’on pense souvent que certains liens seront là toute notre vie simplement parce qu’ils sont familiaux.
Puis tout s’arrête.
Et tu dois faire le deuil de quelque chose qui n’a pourtant jamais existé : le futur que tu avais imaginé.
Les relations importantes finissent aussi par entrer dans notre identité. Les recherches sur les ruptures amoureuses montrent que la fin d’une relation peut même perturber temporairement la manière dont on se définit soi même.
C’est pour cela qu’après certaines ruptures tu peux te dire : « Je ne sais même plus qui je suis », « Je ne sais plus ce que je veux », « Toute ma vie était organisée autour de ça ».
Tu ne dois donc pas seulement reconstruire l’absence de l’autre.
Tu dois parfois reconstruire ta propre vie sans le scénario que tu avais prévu.
Et forcément, ça ne se fait pas en quinze jours.
Le piège du « pourquoi ? »
Et puis il y a probablement le morceau le plus difficile à lâcher : vouloir comprendre.
Pourquoi m’a t il fait ça ? Pourquoi ma mère, mon père, mon enfant, ma soeur a réagi comme ça ? Pourquoi cette amie que je croyais si proche m’a trahie ? Pourquoi elle est partie ? Pourquoi il a menti ? Est ce que j’ai raté quelque chose ? Est ce que tout était faux depuis le début ?
Chercher à comprendre est normal.
Ton cerveau déteste les histoires qui restent sans explication. Quand quelque chose vient casser brutalement ce que tu pensais savoir d’une personne ou d’une relation, il essaie de fabriquer une histoire qui tienne de nouveau debout.
Alors tu analyses. Tu retournes les événements dans tous les sens. Tu cherches le détail qui t’aurait échappé.
Le problème, c’est qu’à un moment la réflexion peut devenir de la rumination. Tu ne cherches plus vraiment une réponse nouvelle. Tu reposes simplement la même question cent fois.
Et parfois cette réponse n’existe pas.
Ou plutôt, elle existe dans la tête de l’autre et tu n’y auras peut être jamais accès. Peut être même que l’autre serait incapable de t’expliquer clairement pourquoi il a agi ainsi. Et quand bien même il te donnerait une explication, rien ne garantit qu’elle te soulagerait.
Les travaux sur la construction du sens après une épreuve montrent justement que notre cerveau cherche à réconcilier ce qui s’est produit avec ce que nous croyions jusque là sur notre vie, les autres et nous mêmes.
C’est là qu’une autre forme de deuil commence : accepter que tu ne comprendras peut être jamais complètement.
C’est dur, parce qu’on a souvent l’impression qu’il nous manque cette dernière pièce pour pouvoir enfin tourner la page.
Mais tant que ton apaisement dépend de la réponse de quelqu’un d’autre, cette personne garde encore une forme de pouvoir sur ta vie.
Comprendre peut aider à guérir. Mais parfois, guérir demande aussi d’accepter de ne pas tout comprendre.
Ce n’est pas abandonner. C’est décider qu’un jour, le « pourquoi » de l’autre ne pèsera plus lourd que ta propre envie d’avancer.
Arrêter de te condamner toi même
Après certaines épreuves, surtout lorsqu’elles viennent d’une autre personne, il y a un poison qui peut rester longtemps après le choc : la culpabilité.
« J’aurais dû comprendre. » « J’aurais dû partir plus tôt. » « Pourquoi je lui ai fait confiance ? » « Comment ai je pu accepter ça ? » « J’ai été tellement naïf. »
Et parfois cette petite voix devient presque plus dure que la personne qui t’a blessé.
Le problème, c’est qu’on fait quelque chose de terriblement injuste avec soi même : on juge la personne que l’on était hier avec tout ce que l’on sait aujourd’hui.
Évidemment qu’après une trahison les signes paraissent plus évidents. Évidemment qu’après une rupture tu repères des phrases, des comportements, des détails auxquels tu n’avais pas donné la même importance.
Mais au moment où tu vivais cette histoire, tu n’avais pas encore la fin du film.
Faire confiance à quelqu’un n’est pas une faute. Aimer quelqu’un n’est pas une faute. Croire quelqu’un que tu aimes n’est pas une faute. Être resté parce que tu espérais que les choses allaient changer ne prouve pas non plus que tu es idiot.
La responsabilité de celui qui ment, trahit, manipule ou fait volontairement du mal reste la sienne.
Bien sûr, avec le recul, il y a parfois des choses à comprendre sur toi.
Pourquoi as tu accepté certaines situations ? Pourquoi n’as tu pas posé tes limites plus tôt ? Pourquoi cette relation t’a t elle retenu aussi longtemps ?
Ces questions peuvent être extrêmement utiles si elles servent à mieux te connaître et à ne pas reproduire la même histoire.
Elles deviennent destructrices lorsqu’elles se transforment en procès permanent contre toi même.
Les recherches sur le traumatisme retrouvent justement une association importante entre la culpabilité, la honte et la persistance de symptômes post traumatiques.
Alors apprends aussi à te pardonner d’avoir mis du temps. Du temps à comprendre. Du temps à partir. Du temps à te relever.
Tu as fait avec la personne que tu étais, tes blessures, tes peurs, tes sentiments et les moyens dont tu disposais à ce moment là.
Aujourd’hui tu sais peut être mieux. Tant mieux.
C’est justement cela aussi, avancer.
Te pardonner ne veut pas dire excuser l’autre. Ça veut dire arrêter de retourner contre toi ce que l’autre t’a fait.
Et parfois, la résilience commence exactement là : le jour où tu décides enfin que tu as suffisamment souffert de cette histoire pour ne pas continuer, en plus, à te punir toi même.
Tu n’as pas à t’en sortir seul
On nous vend parfois la résilience comme une espèce de force intérieure : tu prends sur toi, tu serres les dents et tu te relèves.
En réalité, on se reconstruit rarement complètement seul.
Parfois, ce qui fait la différence, ce n’est pas une force extraordinaire. C’est une personne.
Celle qui écoute sans te juger. Celle qui te croit. Celle qui ne te répète pas « passe à autre chose » au bout de trois mois. Celle qui te laisse être triste quand tu en as besoin mais qui, un jour aussi, te remet doucement en mouvement.
Et quand tu souffres, le piège est justement de faire l’inverse.
Tu t’isoles. Tu ne veux plus déranger. Tu penses que personne ne peut comprendre. Tu refuses les invitations, tu réponds moins au téléphone et petit à petit la souffrance prend toute la place parce qu’il n’y a plus grand chose autour pour lui en reprendre un peu.
Les études longitudinales montrent un lien solide entre le soutien social et une meilleure évolution après un traumatisme. Et ce lien fonctionne dans les deux sens : souffrir longtemps peut aussi nous couper progressivement des autres.
Boris Cyrulnik parle notamment de tuteurs de résilience, ces personnes ou ces environnements qui peuvent aider quelqu’un à reprendre un développement après le traumatisme.
Ça ne veut pas dire raconter ta vie à tout le monde. Encore moins supporter les conseils de ceux qui n’ont rien compris à ce que tu traverses.
Il faut parfois très peu de personnes.
Mais les bonnes.
Un proche. Un ami. Un thérapeute. Quelqu’un auprès de qui tu n’as pas besoin de faire semblant d’aller bien.
Alors si tu traverses quelque chose de lourd et que tu n’y arrives pas seul, arrête de croire que demander de l’aide prouve que tu es faible.
La résilience, ce n’est pas toujours réussir à porter seul ce qui est trop lourd.
C’est aussi savoir à quel moment accepter qu’une autre main nous aide à le porter.
Donner un sens à ce qui n’en avait pas
Il y a une phrase que je n’aime pas beaucoup : « Tout arrive pour une raison. »
Parce que non.
Certaines choses sont injustes, absurdes, violentes et parfois il n’y a aucune jolie explication cachée derrière.
La résilience ne consiste pas à trouver une bonne raison à ce qui t’est arrivé. Elle consiste parfois à décider ce que tu vas en faire maintenant.
Après une grosse épreuve, tout ce que tu croyais solide peut être remis en question. Tes projets, ta confiance dans les autres, ta vision de la vie, parfois même celle que tu avais de toi.
Ton cerveau cherche alors naturellement à remettre de l’ordre dans tout ça, à reconstruire une histoire qui ait de nouveau du sens.
Et c’est souvent là que quelque chose commence à bouger.
Tu peux arriver à te dire : « Je n’aurais jamais choisi de vivre ça, mais maintenant je sais ce que je ne veux plus. » « Je sais mieux qui je suis. » « Je sais ce que je suis capable de traverser. » « Je vais changer certaines choses dans ma vie. »
Parfois l’épreuve te fait revoir tes priorités, t’éloigner de certaines personnes, te rapprocher d’autres, changer de direction ou simplement arrêter d’accepter ce que tu acceptais auparavant.
Ce n’est pas l’épreuve qui devient positive. C’est ce que tu arrives à reconstruire autour d’elle qui peut le devenir.
Et attention, aucune obligation de transformer immédiatement ton malheur en magnifique leçon de vie.
Quand tu es au fond du trou, tu as parfaitement le droit de trouver que tout ça est juste profondément injuste.
Le sens vient parfois beaucoup plus tard.
Il faut d’abord survivre à certaines périodes avant de pouvoir comprendre ce qu’elles ont changé en nous.
Mais un jour, une autre question peut remplacer le fameux « Pourquoi ça m’est arrivé ? »
« Maintenant que c’est arrivé, qu’est ce que je veux faire du reste de ma vie ? »
Et cette question là change beaucoup de choses.
Parce qu’elle ne regarde plus uniquement derrière toi.
Elle recommence à regarder devant.
La résilience n’est pas une course
Au fond, la résilience n’a rien d’un exploit réservé à quelques personnes exceptionnellement fortes.
C’est un chemin. Parfois court, parfois très long, parfois franchement chaotique.
Tu peux avancer pendant six mois et avoir l’impression de reculer pendant trois semaines. Tu peux croire que c’est derrière toi et te retrouver un matin avec la même tristesse qu’un an auparavant.
Ça ne veut pas dire que tu as tout perdu.
Ça signifie simplement que certaines blessures mettent du temps à trouver leur place.
Alors sois un peu moins dur avec toi.
Tu n’as pas à guérir dans les délais que les autres trouvent raisonnables. Tu n’as pas à faire semblant d’aller bien. Tu as le droit d’être fatigué, triste, en colère, perdu. Tu as le droit aussi d’avoir mis des années à comprendre ce que tu aurais aimé comprendre en quelques semaines.
Le temps que tu mets à te relever ne dit rien de ta valeur ni de ta force.
Mais il arrive aussi un moment où il faut se poser une vraie question :
Est ce que le temps est encore en train de m’aider ou est ce que je suis resté bloqué dans la même souffrance ?
Parce que le temps fait beaucoup.
Mais il ne fait pas toujours tout.
Certaines blessures ont besoin d’être travaillées autrement et aujourd’hui il existe des approches thérapeutiques qui permettent de travailler directement sur les traumatismes et les souvenirs émotionnels qui restent comme figés.
L’EMDR est aujourd’hui une thérapie reconnue et recommandée dans le traitement du trouble de stress post traumatique. Le Brainspotting, approche beaucoup plus récente développée en 2003 par David Grand à partir de son travail autour de l’EMDR, est lui aussi utilisé pour travailler sur les expériences traumatiques et leur charge émotionnelle. Les travaux scientifiques sont logiquement moins nombreux compte tenu de son histoire beaucoup plus récente, mais plusieurs études ont déjà rapporté des résultats encourageants.
Demander de l’aide quand tu n’arrives plus à sortir seul d’une souffrance n’est pas un échec de ta résilience. Cela peut justement être le moment où elle recommence à travailler.
Et puis un jour, souvent sans même t’en rendre compte, quelque chose change.
Tu y penses moins.
Ça fait moins mal.
Tu reparles de cette période sans avoir la gorge serrée.
Tu recommences à faire des projets.
À rire sans culpabiliser.
À aimer peut être.
À avoir envie.
Ce qui t’est arrivé appartient toujours à ton histoire, mais ça ne dirige plus ta vie.
Et c’est peut être ça, finalement, la résilience.
Pas oublier.
Pas effacer.
Pas prétendre que tout cela t’a forcément rendu plus fort.
Mais arriver à un endroit où tu peux regarder derrière toi et comprendre une chose essentielle :
tu as traversé l’épreuve. Elle ne décidera pas du reste de ta vie.
Références bibliographiques
Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Éditions Odile Jacob, 1999.
Boris Cyrulnik, Les Vilains Petits Canards, Éditions Odile Jacob, 2001.
Boris Cyrulnik, Les Deux Visages de la résilience. Contre la récupération d’un concept, Éditions Odile Jacob, 2024.
Christophe Leys et Pierre Fossion, Science de la résilience. Petit traité pour les psys et pour les autres, Éditions Odile Jacob, 2023.
Marie Anaut et Boris Cyrulnik, Résilience. De la recherche à la pratique, Éditions Odile Jacob.

