Ah, le bonheur !

À force d’attendre une vie parfaite, on oublie parfois que le bonheur est déjà là
Je crois que nous sommes devenus beaucoup trop exigeants avec le bonheur. Nous voudrions qu’il soit complet, durable et, si possible, livré avec toutes les options. Être amoureux, en bonne santé, bien dans son travail, entouré, financièrement tranquille, avoir des enfants heureux, une jolie maison et pourquoi pas les cuisses de nos vingt ans tant qu’on y est.
Bref, nous ne voulons plus seulement être heureux. Nous voulons que tout aille bien en même temps.
Et avec un cahier des charges pareil, il devient presque impossible de considérer que notre vie est déjà belle.
Et si nous croisions le bonheur sans le reconnaître ?
On nous parle du bonheur comme d’un objectif à atteindre, presque comme si un jour on allait enfin pouvoir cocher la bonne case et dire : « Ça y est, j’y suis, maintenant je suis heureuse. »
Sauf que la vie ne fonctionne pas comme ça. Il y aura toujours une contrariété, une facture, quelqu’un qui nous agace, une inquiétude ou un imprévu.
Le vrai problème, c’est peut être surtout que nous croisons le bonheur sans même le reconnaître.
Parce que nous lui avons collé une durée, des conditions, des exigences. Nous voulons qu’il arrive avec l’amour, la santé, l’argent, les enfants heureux, la réussite et, tant qu’à faire, aucun problème à l’horizon.
Une sorte de lettre au Père Noël version adulte.
Alors forcément, quand le bonheur passe simplement sous la forme d’une brise qui effleure ta joue, de tes cheveux dans le vent, d’un fou rire ou de cette sensation soudaine de plénitude où, pendant quelques secondes, tu ne veux absolument rien de plus, tu ne le reconnais pas toujours.
Et pourtant, c’était lui.
Pas pour toujours. Pas avec toutes les options. Juste là, quelques secondes ou quelques minutes.
Et c’est merveilleux.
Épicure l’avait déjà compris
Il y a plus de deux mille ans, Épicure expliquait déjà que le bonheur ne résidait pas dans l’accumulation infinie des plaisirs et des désirs, mais plutôt dans une vie simple, la tranquillité de l’esprit et la capacité à savoir se satisfaire.
En gros, moins on transforme le bonheur en liste de courses, plus on a de chances de le reconnaître quand il passe.
Deux mille ans plus tard, nous avons peut être légèrement compliqué le cahier des charges.
Nous attendons le grand bonheur avec un grand B, celui qui devrait arriver accompagné de tout le paquet cadeau.
Pendant ce temps, un petit bonheur passe devant nous, discrètement, sans ruban ni feu d’artifice.
Et pendant quelques secondes, rien ne manque.
Peut être que le bonheur, le vrai, c’est justement ce moment où tu ne demandes rien de plus à la vie que ce qu’elle est en train de te donner.
Garder une âme d’enfant
Il y a des bonheurs que l’on reconnaît tout de suite. Un repas de famille où tout le monde rit. Les premiers mots de son enfant. Une bonne nouvelle que l’on attendait depuis longtemps.
Et puis il y a tous les autres.
Cette petite plante que tu croyais perdue et qui refait soudain une fleur. Cet oiseau qui vient chanter chaque matin sous ta fenêtre. Ton animal qui vient poser sa tête contre toi. Un ciel tellement beau que tu t’arrêtes quelques secondes pour le regarder.
Tout cela aussi est un cadeau.
Certains y verront simplement la beauté de la vie. D’autres un signe de l’univers, une grâce, quelque chose de divin.
Peu importe finalement le nom qu’on lui donne.
Le bonheur est partout, mais encore faut il avoir gardé assez de son âme d’enfant pour savoir s’émerveiller devant ce qui paraît ordinaire.
Peut être que les cœurs les plus heureux ne sont pas ceux qui possèdent le plus, mais ceux qui ont encore la capacité de s’émerveiller.
Le bonheur déteste les comparaisons
Tu peux être parfaitement contente de ta vie, de ton petit week end tranquille et même de ton vieux canapé qui a parfaitement épousé la forme de tes fesses depuis dix ans.
Puis tu ouvres Instagram.
Et là, quelqu’un est aux Maldives. Une autre vient de recevoir cinquante roses. Une troisième exhibe sa maison magnifique, son mari merveilleux, ses enfants parfaits et son corps manifestement fâché avec la cellulite.
Et soudain, sans que rien n’ait changé dans ta propre vie, ce que tu avais te paraît un peu moins bien.
C’est peut être l’un des grands pièges de notre époque : nous sommes exposés en permanence à ce que les autres possèdent, vivent, achètent, visitent ou choisissent de montrer.
Cela crée des envies, parfois même des besoins que nous n’avions pas cinq minutes plus tôt, et finit par nous faire croire que ce que nous avons n’est jamais assez.
Alors que quelques minutes avant de regarder cet écran, peut être que ça l’était.
Et surtout, nous comparons notre vie entière à quelques secondes soigneusement choisies dans celle des autres.
La jolie photo de couple ne raconte pas forcément ce qui se passe une fois le téléphone posé. La villa avec piscine ne montre pas le crédit. Le corps parfait ne raconte pas les complexes, les efforts ou les retouches.
Nous comparons nos coulisses à la vitrine des autres. Et forcément, nos coulisses perdent.
Le bonheur des autres n’enlève rien au nôtre. À condition de ne pas s’en servir comme unité de mesure.
Et si on arrêtait d’avoir peur quand tout va bien ?
Il y a aussi un drôle de réflexe que beaucoup connaissent.
Quand tout va bien, au lieu d’en profiter pleinement, une petite voix murmure parfois : « Ça ne va pas durer. »
Comme si être heureux trop longtemps risquait d’attirer l’attention du destin. Surtout ne faisons pas trop de bruit, il pourrait s’apercevoir qu’il nous a oubliés.
Alors on anticipe déjà le prochain problème. On cherche ce qui pourrait mal tourner. On se prépare presque à perdre ce que l’on est justement en train de vivre.
Et c’est dommage.
Parce qu’à force de vouloir se protéger d’une peine qui n’existe pas encore, on abîme parfois un bonheur qui, lui, est bien réel.
Peut être faut il aussi apprendre à faire confiance aux jours heureux.
Sans garantie. Sans contrat. Sans demander combien de temps ils vont durer.
Juste les vivre.
Ne pas culpabiliser d’être heureux
Il arrive aussi que nous culpabilisions d’aller bien lorsqu’une personne que nous aimons traverse une mauvaise période.
Comme si rire devenait indécent. Comme si profiter d’un beau moment signifiait manquer d’empathie.
Mais le malheur des autres n’a jamais eu besoin du nôtre pour être pris au sérieux.
Tu peux aimer quelqu’un, le soutenir, être présent et continuer malgré tout à rire, sortir, profiter d’un moment agréable.
Ton bonheur ne retire rien à sa peine.
Et soyons logiques : si nous devons attendre que tout le monde autour de nous aille parfaitement bien pour nous autoriser à être heureux, autant annuler tout de suite.
Parfois, accueillir un moment heureux sans culpabilité, c’est simplement respecter la vie lorsqu’elle nous offre quelque chose de doux.
Ah, le bonheur...
Peut être qu’au fond nous lui demandons seulement un peu trop.
Nous voudrions le garder, l’agrandir, le sécuriser, lui demander combien de temps il compte rester.
Alors que parfois, il faudrait simplement arrêter de l’interroger et le vivre.

